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Une interview d'Alain Damasio

Une interview d'Alain Damasio, écrivain publié dans Libération

Par Nicolas Celnik.


«La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive»

Pour l’auteur de SF, aucune épidémie ne devrait servir d’alibi pour détruire nos libertés. Il s’interroge sur l’après-Covid : on a souvent vérifié que les mesures sécuritaires ne disparaissent pas forcément en même temps que le danger.

Et que restera-t-il de nos relations humaines après plusieurs semaines sans contact autre que via les écrans ?


Cela fait bientôt deux décennies qu’Alain Damasio le martèle : la technologie ne remplace rien - ni les embrassades ni la chaleur humaine -, elle simule. Le confinement que nous impose l’épidémie liée au coronavirus ne saurait lui donner plus fortement raison : si les applications de visioconférence n’ont jamais été tant sollicitées, elles ne parviennent pas à nous faire oublier notre solitude. C’est que l’expérience du contact humain, le vrai, dont l’écrivain explorait la richesse dans la Horde du Contrevent (la Volte, 2004), déborde du cadre étriqué de l’écran d’ordinateur. Dans son dernier roman, les Furtifs (la Volte, 2019), l’auteur imagine une société de contrôle invasive à base de drones traqueurs et de géolocalisation permanente. Autant de mesures promues aujourd’hui comme des réponses au Covid-19.


Nous voyons revenir beaucoup de contrôle, policier et technologique, de la part de l’Etat dans la gestion de la crise du Covid-19. Vous prenez régulièrement position contre la société de contrôle : pensez-vous que cette solution est adaptée, temporairement, pour lutter contre le virus ?

C’est une très vaste question en vérité. Epineuse aussi. Mon impression est qu’on mobilise face à cette pandémie les trois techniques décrites par Michel Foucault dans Surveiller et Punir (1975) pour affronter la peste, la lèpre et la variole, et qu’on les applique «en même temps». Le gouvernement nous refile tout le combo, en vrac. La première est la biopolitique des territoires et des populations gérées à base de statistiques, utilisées contre la variole - avec en prime, et en toute modernité numérique, un suivi rétroactif ou temps réel des déplacements par identification et tracking des portables. S’y ajoutent les pratiques propres à la lèpre: l’exclusion clôture (les personnes âgées des Ehpad sont coupées du monde et assignées à mourir seules, on rêve d’exclure des îles les Parisiens qui osent colporter leur viralité supposée, on retranche les malades, etc.). Enfin, on voit l’individualisation forcenée comme face à la peste, avec assignation de chacun à son trou à rats, contrôle et sanction très rigoureuse des moindres déplacements, quadrillage féroce de l’espace urbain…