L'urgence d'une démondialisation alimentaire.

Mis à jour : avr. 4

Par Paule Masson, journaliste, consultante sur les transitions alimentaires

Selon les études chinoises, corroborées par les équipes médicales qui se battent contre le coronavirus, 48% des malades hospitalisés souffrent de diabète ou d’une maladie cardio-vasculaire. Le risque de décès pour eux est multiplié par 2 ou 3. Beaucoup de malades sont aussi atteints d’hypertension artérielle et d’obésité. Or, ces pathologies ont toutes la même origine : la mal alimentation. Pourquoi personne ne fait ce rapprochement ? Le constat s’impose, terrible et terriblement accusateur : l’industrialisation de l’alimentation ces cinquante dernières années entraine une sur-mortalité des personnes atteintes par le virus.



L’agriculture s’est mondialisée à partir des années 50 avec le lancement de la « Révolution verte » dont l’objectif était de parvenir à nourrir l’ensemble de l’humanité. En fait, elle est devenue un vaste marché spéculatif qui a généré une organisation de la production gourmande en irrigation, engrais chimiques, herbicides, insecticides, pesticides, conservateurs pour supporter les longs transports, eux-mêmes énergivores et à forte emprunte carbone. Elle a dépossédé les agriculteurs de leur savoir traditionnels et de revenus décents. Elle a sélectionné des variétés de céréales trafiquées pour un usage agricole intensif, aujourd’hui incapables de résister aux assauts du réchauffement climatique. Avec Monsento et Cie, elle s’est approprié les semences, ces graines à la base de toute vie. Elle détruit la biodiversité végétale et animale. Elle a implanté partout des usines à bétails gavés d’antibiotiques, élevages intensifs destructeurs de forêts pour gagner des terrains, qui dilapident l’eau, émettent d’énormes quantité de méthane et donc réchauffent l’atmosphère, maltraite les animaux et favorisent, au final, l’apparition de nouveaux virus.

Dans les années 80, l’explosion des aliments ultra transformés a déversé dans les supermarchés des produits trop gras, trop sucrés, trop salés, fabriqués avec des matières premières bas de gamme, transportés sur des milliers de kilomètres. Se nourrir est un acte de vie. Se nourrir doit entretenir la vie. Et pourtant aujourd’hui, ce que le capitalisme a fait de l’alimentation nous tue à petit feu.

L’Organisation mondiale de la santé estime que le diabète est devenu une pandémie mondiale. En seulement 40 ans ! Une personne sur onze, soit 463 millions en souffre à l’échelle de la planète. En France, cette maladie chronique affecte une personne sur dix, soit 4,5 millions. « Diabète et hypertension sont deux des principaux tueurs dans le monde » estime l’OMS. Avec l’obésité, ces pathologies sont directement liées à un environnement alimentaire bourré de glucides cachés, dans les sodas, jus de fruits, céréales, mais aussi dans les plats industriels salés, soupes, sauces, pizzas surgelées, biscottes etc. La consommation de sucre raffiné est passée en un siècle de cinq à trente kilos par an par personne, essentiellement parce qu’il permet à l’industrie de compenser ou camoufler la perte de qualité des aliments qu’elle utilise et surtout, parce que le sucre est une addiction, une vraie, beaucoup trop méconnue, de même nature que l’alcool ou le tabac. Quand il en est privé, le corps en redemande.

On en rajoute ? Une étude de Global panel, un comité d’experts britanniques, avait fait grand bruit en 2017. Sa conclusion : Dans un futur proche, « le nombre de maladies liées à une mauvaise alimentation sera plus important que le nombre de maladies liées au tabac, à l'alcool et aux rapports sexuels non protégés réunis. » Voilà pour le tableau, sombre, qui amène aujourd’hui des personnes, prises dans les tenailles alimentaires d’une dizaine de multinationales, à subir la double peine : une pathologie grave et un virus mortel pour elles.



Et pourtant, le gouvernement gère cette crise en nous quasi obligeant à fréquenter ceux qui alimentent et véhiculent le mal, la grande distribution, pilier du système. À Vitry, comme nombre de villes périphériques, elles ont les pleins pouvoirs. Il n’y a plus qu’elles, ou presque. Le débat qui traverse la ville sur la fermeture des marchés témoigne de la difficulté à trouver de quoi se nourrir correctement. Alors on fait quoi ? On travaille à reprendre en main notre alimentation, citoyens, associations et il en existe beaucoup, mais aussi municipalités et pouvoirs publics. Cette crise nous montre l’urgence d’une démondialisation de la production alimentaire, l’urgence à retrouver de la souveraineté, de l’autonomie. Pour que le système redevienne sain et réellement nourricier, il doit se relocaliser et retrouver de la proximité. Le paysage, y compris urbain se repeuplerait alors de fermiers, maraîchers, éleveurs, commerçants-artisans (fromagers, volaillers, boulangers), petits marchés à l’échelle des quartiers, supérettes à taille humaine et de ventes directes, y compris pour les cantines et toute la restauration collective. Les échanges mondiaux se résumeraient à ce qui ne pousse pas sur le territoire, épices, fruits exotiques etc. Les campagnes seraient repeuplées de petites fermes. L’agriculture, la viticulture et l’élevage biologiques, biodynamiques, naturels ne seraient plus des actes militants mais la norme encouragée par l’Europe, l’État, les départements, les communes. Ces modes agricoles seraient rémunérateurs et pourvoyeurs d’emplois. Les villes seraient plantées de comestibles avec des terrains maraichers réservés pour leur propre approvisionnement. Leurs « espaces verts » offriraient des espaces de gratuité alimentaire et les jardins partagés deviendraient de nouveaux lieux de sociabilité. Produire ses fruits et légumes réapprend les saisons et redonne envie de cuisiner. C’est un baume pour l’estime de soi et ce besoin d’échanges qui nous manque tant en période de confinement. Nous devons de toute urgence reprendre contact avec la terre que nous avons sous les pieds, recréer un équilibre du vivant, et nous penser dedans, pas au dessus, pas à coté, dedans. Tout doit changer. Puisse cette crise faire avancer ce combat là, et d’abord dans nos villes de banlieue qui sont devenues des territoires oubliés de la bonne bouffe.

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