Le travail, c’est bon pour la santé… mais pas les masques

Par Samuel Gontier, publié le 20/03/2020 dans Télérama


Grâce à notre président et à son gouvernement, la connaissance des Français en matière de prévention des risques sanitaires progresse aussi vite que l’épidémie. Ils ont ainsi appris que, le travail n’étant pas une interaction sociale, il était impossible de contracter la maladie en allant bosser mais seulement en allant danser. Quant au port du masque, terrible vecteur de contamination, il est formellement déconseillé.

« #Restez à la maison. » La consigne s’affiche en permanence sur les écrans des chaînes de France Télévisions. Par exemple, pendant le 13 heures de mercredi dernier, sur France 2, au cours duquel le présentateur annonce : « Ce matin, Emmanuel Macron exhorte les entreprises et les salariés à poursuivre leur activité. » En résumé, restez à la maison mais allez travailler. Sur BFMTV, la présentatrice s’étonne devant Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État à l’Économie : « D’un côté, on nous dit : “Restez chez vous”, de l’autre, on nous dit : “Allez travailler”. Vous comprenez qu’on ait du mal à s’y retrouver ? » « En fait, les consignes, elles sont très claires. » Limpides. « Ce qui est terrible, ce sont les informations contradictoires, note le docteur Patrick Bouet sur CNews. C’est fondamentalement délétère. » Sauf pour aller travailler. « Il faut limiter au maximum nos interactions sociales, explique la secrétaire d’Etat qui estimait voilà dix jours que c’était le moment idéal pour investir en bourse. Nos interactions sociales, c’est quand on est avec des amis, quand on va à une soirée dansante, quand on est dans un théâtre, etc., où on est en proximité et où on se penche à l’oreille de l’autre, on va lui parler, on va danser, etc. » En revanche, quand on est préparateur de commande chez Amazon, on ne danse pas avec ses collègues. « Ça, ce sont les interactions sociales, elles nous mettent en risque parce qu’on sait qu’il se transmet par les mains à 80 %, qu’il peut rester sur les surfaces, et c’est ça que nous cassons. » En interdisant d’aller danser et en contraignant les ouvriers du bâtiment à travailler. « Aller travailler dans des circonstances où on réorganise les postes de travail pour limiter les interactions sociales, certifie Agnès Pannier-Runacher, c’est complètement cohérent avec la stratégie de confinement mise en place. » Et avec l’usage de transports en commun bondés pour rejoindre son boulot, la fréquence des bus et des métros ayant été réduite. « Je rappelle que les soignants vont travailler tous les matins. » Et que leur activité n’est pas plus vitale que celle d’un sous-traitant de l’automobile. « Par exemple, insiste la présentatrice, je suis plombier, j’ai un chantier chez un particulier, je suis appelé pour une fuite mais ce n’est pas une urgence, est-ce que j’y vais ou pas ? » Mauvais exemple. La secrétaire d’État corrige : « Dans un moment où vous avez des millions de Français dont le domicile est la base vie… » Je suis ravi d’apprendre que je ne suis pas confiné dans un appartement mais dans une base vie. « … Je pense difficile qu’une fuite chez un particulier ne soit pas une urgence parce que ça concerne toute la copropriété. » Rappelons que, pour le gouvernement, tous les Français sont propriétaires de leur logement — pardon, de leur base vie.« La deuxième chose, préconise Agnès Pannier-Runacher. Il faut prendre les gestes de protection. Ces gestes, on les connaît, se laver les mains, etc., il faut les adapter aux postes de travail. » Même quand on n’exerce pas un travail posté. « Lorsque par exemple vous êtes assis devant une table, nettoyer régulièrement son espace de travail avec de l’eau javellisé pour enlever les virus, voilà typiquement ce que vous pouvez faire. » Avis aux maçons, terrassiers, couvreurs, électriciens, ouvriers à la chaîne, postiers, préparateurs de commandes, éboueurs : nettoyez régulièrement vos parpaings, truelles, pelles, ardoises, câbles électriques, fraiseuses, tours de décolletage, enveloppes, cartons, emballages, poubelles, etc., avec de l’eau javellisé pour enlever les virus. 📷Comme la présentatrice pointe le manque de masques pour certaines professions exposées, Agnès Pannier-Runacher conteste : « La distance d’un mètre, c’est la meilleure garantie de ne pas être contaminé. » Et c’est facile à mettre en pratique pour les agents de sécurité des aéroports qui palpent les voyageurs. « Les masques, on s’est aperçu que c’était un vecteur de contamination pour des gens qui ne savaient pas bien les utiliser. » Ces gens sont incorrigibles. « Ils tripotent le masque toute la journée et avec leurs mains, ils se mettent en situation d’être exposés au virus. » Horreur ! Le masque n’est donc pas un moyen de protection mais un vecteur de contamination.

Coïncidence, Sibeth Ndiaye produit le même argument le lendemain matin face à Jean-Jacques Bourdin : « Les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde. Et vous savez quoi ? Moi, je ne sais pas utiliser un masque. L’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque et en fait on a du virus sur les mains, on a une utilisation qui n’est pas bonne et ça peut être même contre-productif. » Je comprends mieux : les autorités ont organisé la pénurie de masques pour nous éviter la contamination. Notre gouvernement est vraiment très prévoyant. Notre président, lui, ne quitte plus la blouse blanche. Le voici, jeudi, visitant l’Insitut Pasteur. « On reçoit quelques informations sur la teneur des échanges entre Emmanuel Macron et les chercheurs, rapporte un journaliste de CNews. D’abord, il regrette évidemment de voir encore des personnes qui se baladent sur la plage et des Français qui se promènent dans les parcs. » Incorrigibles Français indisciplinés — et incapables d’apprendre à se servir d’un masque. Le président aurait dit : « Ceux-là n’ont pas compris le message, je peux durcir le ton. » Et les envoyer se confiner en prison. « Et puis il y a ce double message, poursuit le journaliste. D’un côté il faut qu’il y ait une continuité de l’État, il faut que les supermarchés restent ouverts. » L’ouverture des supermarchés fait partie de la continuité de l’État ? J’ignorais que Carrefour, Auchan et Leclerc avaient été privatisés. « Mais d’un autre côté il faut que ceux qui peuvent le faire restent chez eux. Et ça, évidemment, ce n’est pas respecté. » Notamment par les maçons que Nicole Pénicaud oblige à aller bosser.



« On a en ligne Agnès Pannier-Runacher, annonce Laurence Ferrari. Est-ce que les mesures de confinement sont assez respectées, est-ce qu’il faut aller plus loin, durcir ? » « On réduit drastiquement les interactions sociales, c’est-à-dire, au fond, la convivialité. » Et principalement les soirées dansantes. « C’est la fête de famille, l’anniversaire des 20 ans de votre fille avec ses amis, c’est tous ces moments où on se penche à l’oreille, où on se tient les mains, où on va danser, où on a des gestes tendres les uns pour les autres. » Puisqu’on vous dit d’arrêter de danser. « On sait que c’est très difficile pour tout le monde mais il faut réduire drastiquement cette intimité sociale. » Et privilégier l’intimité professionnelle. « Cela n’empêche pas de sortir de chez soi dans un cadre bien déterminé, poursuit la secrétaire d’Etat. Lorsque l’on va travailler, il est quand même plus rare de se parler à l’oreille et de se tenir les mains. » Ou de manipuler les mêmes objets (en dansant le tango). « Vous avez raison de le rappeler, applaudit Laurence Ferrari, il faut que les Français aillent travailler et en même temps restent chez eux… C’est compliqué, hein. » « Si on veut manger, avoir des banques qui fonctionnent, faire réparer son téléphone pour travailler à la maison, on a besoin chacun de faire notre part. » Y compris des préparateurs de commande de La Redoute si on veut recevoir un ensemble tailleur-pantalon.« Un dernier mot sur votre santé, s’inquiète Laurence Ferrari. On vous a vue beaucoup tousser à l’Assemblée ce matin, on a eu un petit peu peur pour votre santé… » La secrétaire d’État aurait-elle commis l’imprudence d’aller danser ? « Vous allez bien ? » « Je vais très bien, j’avais avalé de travers ma salive mais je vous rassure, je n’ai pas de fièvre. » Ça nous fait un point commun : à chaque fois que j’entends Agnès Pannier-Runacher, j’avale ma salive de travers. Et quand je vois Muriel Pénicaud, je tousse. « Je suis scandalisée de voir que la fédération des artisans du bâtiment a écrit à tous les artisans d’Auvergne-Rhône-Alpes en disant : “Arrêtez tous les chantiers”, déclare la ministre du Travail sur LCI. Ça, c’est du défaitisme ! » Rappelons que, sous Vichy, le défaitisme était puni d’emprisonnement. « On a besoin de tout le monde sur le pont. » Et pour construire les ponts afin de faire face à l’absence de circulation. Mais les défaitistes n’ont qu’à bien se tenir, me rassure Les Echos : « Pour que le BTP retourne au travail, le gouvernement menace le secteur de ne pas être éligible au chômage partiel. » Une saine mesure de solidarité nationale. Le gouvernement devrait aussi destituer les maires qui prennent des arrêtés municipaux pour faire stopper les chantiers sur leur commune. « Ses propos sont écœurants », réagit sur la même chaîne le président de la Fédération du bâtiment, Jacques Chanut. Je ne comprends pas que LCI, filiale du groupe Bouygues, donne la parole à un tel défaitiste. Le gouvernement devrait rendre la multinationale du BTP inéligible au chômage partiel. « De qui on se moque ?, s’indigne le patron antipatriote. Qui est à l’origine de cette solution “Restez chez vous” ? » Les Français indisciplinés qui ne savent pas enfiler un masque. « Est-ce qu’un chantier du bâtiment a autant d’importance que la fabrication d’un médicament ? » En tout cas, il a beaucoup plus d’importance que la fabrication de masques susceptibles de contaminer l’ensemble de la population.Le patron antinational demande : « Est-ce qu’on ne peut pas décaler de quinze jours pour trouver des solutions techniques puisque le gouvernement a été incapable de prévoir suffisamment de gants et de masques pour l’ensemble des professionnels ? » Ce défaitiste ne sait même pas que les masques sont des vecteurs de contamination. « Est-ce qu’on est à quinze jours près pour trouver des solutions avec les syndicats, avec les médecins du travail pour faire travailler nos ouvriers en sécurité ? » Syndicats ? Médecins du travail ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Ils n’ont pas encore été supprimés par l’État d’urgence sanitaire ? « Nos ouvriers ne veulent plus venir sur les chantiers, témoigne Jacques Chanut. Ils ont peur et je les comprends. » Des pleutres, en plus d’être défaitistes. « On ne veut pas être le métier qui permet la propagation de la pandémie. » Ah bon ? Et pourquoi laisser ce privilège aux livreurs et aux caissières ? « Madame Pénicaud est sûrement confinée depuis trop longtemps dans son ministère, il faut qu’elle vienne au contact des entreprises même en restant à un mètre. » Quelle insolence ! Je suggère à la ministre de le faire condamner à nettoyer le service infectiologie de l’hôpital de Mulhouse — sans masque, ce serait trop dangereux. Sur BFMTV, comme sur toutes les chaînes, on joue au Téléphone sonne pour informer les téléspectateurs. « Une question d’Abdellak : “Puis-je encore me faire livrer de la nourriture ?” » « Ce qu’on peut vous recommander, répond une journaliste, c’est qu’il faut faire attention à tout ce qui vient de l’extérieur chez vous. Donc si vous recevez de la nourriture ou d’éventuels colis, jetez immédiatement les emballages et lavez-vous les mains dès que vous avez touché ces colis et ces emballages. » Et la santé des livreurs, on s'en lave les mains ? Sur Twitter, je découvre ce message : « Salut, je suis livreur Amazon, je n’est pas le droit d’aller voir ma famille, mes amis. Par contre je dois livrer 87 clients dans la journée, toucher 87 interphones, portes, lumières. Macron nous a oubliés. » Il ne vous a pas oubliés. Il vous demande d’aller travailler. Ce vendredi matin, l’omniprésente Agnès Pannier-Rusacher récidive sur BFM Business : « L'industrie en Italie tourne à 90 %. Il est tout à fait possible de limiter les interactions sociales et de continuer à travailler. » Et de compter plus de morts que la Chine, pays de 1,5 milliard d’habitants, performance qu’a réussi l’Italie avec ses 60 millions d’habitants. Ne désespérons pas : grâce aux consignes de notre gouvernement, nous sommes en mesure de battre son record.

  • Facebook
  • Twitter
  • YouTube
  • Instagram

©2020 par La Fabrique - Vitry en Mieux.