• sylvie

« La Terre peut se débarrasser de nous avec la plus petite de ses créatures »

Entretien avec le philosophe Emanuele Coccia dans le Monde


Le philosophe explique pourquoi, selon lui, la pandémie actuelle réinscrit l’homme dans la nature. Et comment l’écologie doit être repensée, loin de toute idéologie patriarcale fondée sur la « maison ».


Des mesures importantes sont déployées afin que l’économie
ne s’effondre pas. Faudrait­-il faire de même pour la vie sociale ?

Face à la pandémie, la majorité des gouvernements ont pris des mesures fortes et courageuses : non seulement la vie économique a été en grande partie arrêtée ou fortement ralentie, mais la vie sociale publique a été largement interrompue. La population a été invitée à rester chez elle : les rencontres, les repas partagés, les rites de l’amitié et de la discussion publique, le sexe entre non­ concubins, mais aussi les rites religieux, politiques, sportifs ont été interdits. C’est tout d’un coup la ville qui a disparu ou, pour mieux dire, elle a été retirée, soustraite à l’usage: elle gît face à nous, comme si elle était dans une vitrine. Plus d’espace public, plus de terrains de libre circulation, ouverts à toutes et à tous et aux activités les plus disparates vouées à la production d’une félicité à la fois individuelle et partagée. La population s’est retrouvée seule face à cet énorme vide, elle pleure la ville disparue, la communauté suspendue, la société fermée avec les magasins, les universités, les stades : les directs Instagram, les applaudissements ou les chants collectifs au balcon, la multiplication arbitraire et joyeuse du jogging hebdomadaire sont surtout des rites d’élaboration du deuil, des tentatives désespérées de la reproduire en miniature.

Cette réaction est normale et physiologique. L’interruption de la vie économique – dont nous faisons l’expérience chaque dimanche – a été l’objet d’un nombre infini de réflexions et de mesures d’anticipation et de reconstruction. Le geste de suspension de la vie commune, beau­ coup plus inédit et violent, a été abrupt et radical : aucune préparation, aucun suivi.

La nécessité de ces mesures est hors discussion : c’est seulement de cette manière qu’on pourra défendre la communauté. Mais ce sont des mesures gravissimes : elles assignent à domicile la totalité de la population. Et pourtant, il n’y a eu aucun débat, aucun échange, aucun autre discours que celui de mort et de la peur pour soi et pour les autres.


Quelle est la responsabilité des gouvernements dans cet oubli social du confinement ?

C’est assez enfantin d’imaginer qu’on peut tenir des millions des vies assignées à domicile seulement à travers des menaces ou en répandant la peur de la mort. C’est très irresponsable de la part de ces mê­mes gouvernements d’obtenir la renonciation d’une communauté à elle­-même en la culpabilisant ou en l’infantilisant. Le coût psychique de cette manière de faire sera immense. Il n’y a eu aucune considération, par exemple, de la différence liée à la taille des appartements, à leur site, à la quantité d’individus de différents âges qui y résident: c’est à peu près comme si on ignorait les différences de taille de chiffre d’affaires ou du nombre d’employés lorsqu’on prend des me­ sures sur la vie économique.

Il n’y a eu aucune considération de la solitude, des angoisses et surtout de la violence que tout espace domestique souvent couve et amplifie. Inviter à coïncider avec son propre chez­soi signifie produire les conditions d’une future guerre civile. Elle risque d’exploser, d’ici quelques semaines.

D’ailleurs, si, pour la vie économique, on a essayé de trouver un compromis entre la nécessité de garder en vie la société et celle de la protéger, pour la vie sociale, culturelle, psychique, on a été beaucoup moins fin. Par exemple, on a laissé ouvert les tabacs, mais pas les librairies : le choix des « biens de première nécessité » renvoie à une image assez caricaturale de l’humanité. Il y a un sujet iconographique qui a traversé la peinture européenne : celui de « saint Jérôme dans le désert », représenté avec un crâne et un livre, la Bible qu’il traduisait. Les mesures font de chacune et chacun de nous des « Jérôme » qui contemplent la mort et sa peur, mais auxquels on ne reconnaît même pas le droit d’avoir avec soi un livre ou un vinyle.